Parmi les répliques jubilatoires de Jésus, il en est une dont je ne me lasse pas : « Allez dire à ce renard : Voici, je chasse les démons et j’accomplis des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour c’est fini. ».
En route vers Jérusalem, Jésus a déjà à son actif quelques paraboles mémorables, la guérison d’une femme infirme, et un talent certain pour renvoyer les pharisiens dans les cordes : « Vous, les pharisiens, vous purifiez le dehors de la coupe et du plat, et à l’intérieur vous êtes pleins de rapacité et de méchanceté. Gens déraisonnables ! […] Quel malheur pour vous ! Vous êtes comme les tombeaux que rien ne signale, et sur lesquels on marche sans le savoir ! » (Luc 11, 39-44). Il y a donc de quoi s’étonner quand « quelques pharisiens s’approchèrent et lui dirent : “Va-t’en, pars d’ici, car Hérode veut te faire mourir.“ » Depuis quand ceux-là se soucient-ils du bien-être de Jésus ? Ne sont-ils pas sa némésis ? On sait pourtant à quel point ils ne le sont pas. Certes ils n’ont jusqu’ici pas manqué une occasion de reprocher à Jésus son manque d’orthodoxie et on peut juger sournoises leurs manigances pour le prendre au piège (chez Matthieu encore plus que chez Luc). Mais aussi tentante que soit cette lecture des textes, les pharisiens — auprès de qui on retrouvera le pré-adolescent Jésus lors de sa fugue pour passer du temps dans « la maison de son père » — ne sont pas le pire ennemi de Jésus.
Qui est alors l’adversaire dans ce récit ? Hérode ? Pas Hérode le Grand (qui reconstruisit le second temple de Jérusalem et ordonna le meurtre de tous les enfants mâles de moins de deux ans autour de Bethléem, dans l’espoir de se débarrasser de l’enfant Jésus) mais Hérode Antipas, son fils, gouverneur de Galilée (celui qui fit assassiner Jean le Baptiste, à ne pas confondre avec Ponce Pilate, gouverneur de Judée qui prononça la sentence de crucifixion de Jésus). Jésus évoluait dans un monde géopolitiquement complexe et en avait conscience. Il savait ce qui se jouait lorsque, traversant le pays, il annonçait à toutes et à tous à quoi ressemblait vraiment le Royaume, soit une réalité toute autre que les royaumes et autres chefferies d’Hérode père, d’Hérode fils ou de Ponce Pilate. Jésus savait dans quel monde il vivait. Il savait d’où il venait et vers quoi il marchait. Mais surtout, il savait qui guidait ses pas. Je me demande souvent si Jésus a eu peur. Ce que nous savons, c’est qu’il avait un projet, que celui-ci était divin et que rien ni personne ne pourrait le faire dévier de son chemin.
Au programme de Jésus figurent des tâches d’envergure : chasser des démons, guérir les malades… C’est ce qu’il a fait hier, ce qu’il fait aujourd’hui et ce qu’il fera le jour suivant. Jusqu’à quand ? Jusqu’au troisième jour, alors, « c’est fini ». Difficile de ne pas voir dans ces mots une annonce de la Passion. Jésus mourra et le troisième jour, il ressuscitera d’entre les morts. Dans une perspective juive, cela pourrait aussi signifier que Jésus poursuivra son ministère, jour après jour, jusqu’à la fin. Alors ces trois jours embrasseraient l’entièreté du ministère de Jésus. Hérode, aussi féroce soit-il, ne fait pas le poids face à une telle mission.
S’il est un animal auquel les puissants aiment être comparés, c’est plutôt le très biblique lion. Celui que l’on trouve sur le trône de Salomon dans le livre des Rois. Celui associé à la tribu de Juda par Jacob quand il bénit ses enfants dans le livre de la Genèse. Et c’est ainsi que Jésus sera présenté au final, dans l’Apocalypse: « le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David ». Un lion évoque la puissance et inspire la crainte. Qui oserait s’y opposer ? Aux yeux de Jésus, Hérode n’a cependant rien de léonin. Pourquoi l’appeller « renard » ? Une allusion à l’échec de sa ruse pour éloigner Jésus de son ministère divin ? Détail intéressant : en grec ancien, renard est un nom féminin, contrairement au lion, à l’aigle, à tous ces animaux puissants, qui étaient masculins. De quoi ce renard, au féminin, est-il le nom dans la bouche de Jésus, à une époque où « féminin » n’était pas synonyme de pouvoir ?
Lamento pour Jérusalem
Cassure dans le récit : le courage et l’audace de Jésus semblent s’être évaporés. « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu. » Jérusalem, Jérusalem… Ce rythme familier, c’est celui de Dieu, dans le premier testament, appelant par deux fois Abraham, Moïse ou Samuel. Et c’est à nouveau sa voix, triste et déçue, que l’on entend, par l’intermédiaire de Jésus, son prophète en route vers un destin dont on reconnaît le schéma funeste : les prophètes disent ce qui doit l’être, dénoncent les tyrans prétendant être rois, demandent justice pour les oubliés et pour cela, ils sont tués. Esaïe sera scié en deux, Jérémie et Zacharie, lapidés.
Notre téméraire héros se lamente à présent, conscient du sort qui l’attend. Une tragédie qu’il affronte, non pas en endossant les traits d’un lion charismatique capable de dévorer ses ennemis : Jésus, et à travers lui, Dieu, se remémore combien de fois il a rêvé nous accueillir toutes et tous sous ses ailes, comme une poule rassemblant ses poussins. Mais nous n’avons pas voulu… Dieu, ici, ne se plaint pas des pharisiens, d’Hérode ou de Pilate.
C’est pour Jérusalem qu’il se lamente. Et si la ville était une synecdoque (figure par laquelle on prend le tout pour la partie, ou la partie pour le tout), que signifierait-elle ? Qui serait-elle ? Qui déchiquète les prophètes qui lui sont envoyés ? Les lions et les renardes de ce monde ou simplement nous, petits poussins perdus ?
Il y a sans doute mille raisons pour lesquelles Jésus se présente ici comme un volatile et au féminin. L’une d’entre elle pourrait tenir au super-pouvoir propre aux mamans poules. Il y a plus de vingt ans, un fermier m’a raconté la perte d’une partie de sa ferme dans un incendie. Dans les ruines du poulailler gisait le cadavre de sa poule préférée, la seule qu’il avait nommée. Puis il avait entendu de petits bruits. Sous les ailes de la maman poule s’étaient réfugiés les poussins. Tous avaient survécu.
« Eh bien ! elle va vous être abandonnée, votre maison. Et je vous le dis, vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vienne le temps où vous direz : Béni soit, au nom du Seigneur, celui qui vient ! »
Il y eut et il y aura de nombreux incendies auxquels il nous faudra survivre. Chaque jour cependant, le choix nous appartient : répondre à celui, à celle, qui rassemble, nous appelant sans relâche, ou céder à la tentation de jeter des pierres. Choisir son camp ou se souvenir que les ailes de Dieu sont suffisamment vastes pour chacune, chacun d’entre nous.
Nous poussins, nous renardes, nous lions. l

