Il est évident que l’on ne peut pas écarter les possibles pressions des islamistes sur des jeunes musulmanes. C’est d’ailleurs eux qui ont permis d’associer « voile et Islam ».
Mais ces polémiques liées au respect de la laïcité, ne visent en fait qu’une seule religion qui menacerait la République et le vivre ensemble. Certains évoquent un danger d’islamisation de la France. On en est loin puisque les musulmans représentent 7% de la population française. Sans oublier que l’Islam est pluriel, et que les phénomènes identitaires parmi la jeunesse touche aussi les autres religions.
Ce débat sur les signes religieux ostensibles est ancien. Au lendemain de la séparation des Églises et de l’État, des députés ont demandé à Aristide Briand d’interdire le port de la soutane dans l’espace public, trop ostentatoire pour des anticléricaux. Briand a répondu par une fin de non recevoir. Cela aurait été contraire à tout son combat pour une laïcité libérale.

La loi de 1905 protège la liberté de conscience pour tous et de fait n’interdit pas l’expression religieuse dans l’espace public. Elle permet aux religions de célébrer leur culte en toute liberté dans le respect des lois de la République. L’État est neutre et n’a pas à juger le bien fondé ou pas des croyances et des pratiques cultuelles.
Ces débats incessants sur le voile depuis l’affaire de Creil en 1989, pose la question : quelle laïcité voulons-nous, une laïcité dans l’esprit de la loi de 1905 ou une laïcité que l’on peut qualifier de « néo-combiste » ?
Émile Combes, président du Conseil depuis 1902, ancien séminariste, avait un but précis, affaiblir l’Église catholique, autrement puissante en terme démographique que l’actuelle communauté musulmane en France. Il ne faut pas oublier que le catholicisme était au XIXe siècle en phase de reconquête. Son ralliement à la République lors du toast d’Alger en 1890 n’était pas sans ambiguïté, l’Église n’avait pas perdu sa volonté d’influencer la gouvernance de la France selon ses principes.
D’où l’hésitation de Combes entre un concordat renforcé qui mettrait l’État en surplomb par rapport à l’Église pour mieux la surveiller et une Séparation qui risquait de lui donner trop de libertés.
Quand Combes décide enfin qu’il faut séparer les Églises et l’État (banquet d’Auxerre en 1904), on peut qualifier son projet de loi de « laïcité autoritaire » : interdiction aux associations cultuelles de s’organiser au niveau national (autorisation uniquement au niveau départemental), édifices religieux affectés gratuitement pendant deux ans, puis loués pour une durée de dix ans (renouvellement non systématique), peines de prison prévues pour les ministres du culte en cas d’ « actes pouvant compromettre l’honneur des citoyens ».
Les protestants se sont mobilisés pour empêcher une telle Séparation qui était attentatoire à la liberté des Églises réformées de se structurer au niveau national selon le système presbytérien-synodal. Ils ont orchestré une campagne dans le journal anticlérical Le Siècle, qui contribua à l’échec du projet combiste. Même si le coup de grâce est donné par la démission en janvier 1905 de Combes (affaire des fiches).
Par contre, l’agnostique Briand a toujours été en faveur d’une loi libérale vis à vis des religions et cela depuis qu’il a été nommé rapporteur de la Commission de séparation des Églises et de l’État en 1903.
C’est donc au final le projet Briand qui est voté, et qui fonde une « laïcité libérale » qui satisfait les minorités protestante et juive. Elle permet, comme nous l’avons dit, la liberté de conscience, la liberté religieuse, et aussi la mise en place de services d’aumôneries dans les prisons, les hôpitaux, et les armées. Malgré cela, l’Église catholique s’est opposée avec virulence à la loi de Séparation. Il a fallu trouver une solution pour combler le vide juridique. Des associations diocésaines adaptées à la structure épiscopale du catholicisme ont été acceptées par le pape Pie XI en 1924. Mais on oublie qu’une partie du clergé a toujours été nostalgique d’une France catholique et qu’il faut attendre le lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour que les évêques acceptent pleinement la laïcité de l’État.
Aujourd’hui on assiste à un revirement, l’Église catholique rassure car elle est devenue minoritaire, elle s’inscrit dans le patrimoine, dans la culture et surtout elle ne fait plus peur. L’islam est associé à l’imaginaire des invasions médiévales, à la guerre d’Algérie et plus récemment aux attentats que la France a subis. La visibilité de la communauté musulmane gêne, la construction de mosquées est insupportable pour certains.
Les attentats de 2015 et l’odieux assassinat de Samuel Paty en 2020 traumatisent les Français et obligent les élus à voter en 2021 la loi confortant le respect des principes de la République dite « loi séparatisme ». Si la surveillance des fonds financiers est une bonne chose, la validation tous les cinq ans par le préfet des associations cultuelles fait planer une épée de Damoclès. La Fédération protestante de France a essayé d’empêcher cette loi, en vain.
À force d’orchestrer le danger islamiste, de montrer du doigt de manière indifférenciée la communauté musulmane, de proposer de nouvelles lois, il ne faudrait pas que la liberté de conscience et la liberté de culte soient remises en question. Les protestants doivent être vigilants et se mobiliser pour empêcher un retour a un « néo-combisme » qui remettrait en question l’esprit d’apaisement de la loi de 1905.

