Plateforme du protestantisme de liberté et de progrès

Faut-il en finir avec Dieu ?

Partager cet article :
Cette question, je la pose dans l’élan donné par les dernières Rencontres du protestantisme de liberté, lesquelles avaient cette année pour thème : De quel Dieu sommes-nous athées ? À partir de cet intitulé, plusieurs participants sont allés jusqu’à partager leur perplexité quant à l’usage même du nom de Dieu. Ne faudrait-il pas en effet radicaliser l’interrogation ? Ne peut-on pas envisager, tout simplement, de se passer désormais de « Dieu » ?
Image représentant le mot Dieu avec un point d'interrogation

Il n’est pas rare que des personnes, pourtant membres des Églises protestantes aussi bien que catholique, osent exprimer, en confidence ou plus ouvertement, le malaise qu’elles éprouvent à entendre, ou pire, à devoir prononcer le nom de « Dieu ».
Tant celui-ci est lourd de présupposés, tant il charrie de représentations jugées inacceptables. Dire « Dieu », c’est convoquer tout un imaginaire que l’on estimera inadéquat, voire dangereux et totalitaire. Dire « Dieu », c’est le commencement de la théologie, d’un discours portant à la fois sur le divin et sur l’humain, pouvant conduire à l’effacement ou à l’écrasement du second sous une certaine conception du premier. Dire « Dieu », c’est aussi prétendre enfermer dans un petit mot de quatre lettres ce qui ne peut que dépasser tout ce que l’on pourrait formuler à son sujet.

Par quoi remplacer « Dieu » ?

Face à cette insatisfaction, plusieurs solutions s’offrent à celui ou celle qui se débat avec « Dieu ». La première, la plus simple, consiste à taire ce nom. À ne plus parler de Dieu. Seul le silence serait à la mesure de l’ineffable, de l’inexprimable qui chute dans nos piteuses images de grandeur ou nos pieuses mièvreries dès que nous ouvrons la bouche pour parler de « Dieu ».
Cependant, nous sommes des êtres de parole et de partage. Comment pourrions-nous supporter de rester mutiques ? Et ne risque-t-on pas de jeter le bébé avec l’eau du bain, de perdre tout ce à quoi nous aspirons, tout ce que nous cherchons à atteindre à travers le nom de Dieu ?

Une autre issue consiste à substituer à « Dieu » un terme plus judicieux. Pour cela, il n’est pas exclu de piocher dans la Bible. Pourquoi pas Seigneur, alors ? Ou Père ? Mais je doute que les personnes auxquelles je faisais allusion pour commencer soient convaincues par des termes qui ne sont pas moins problématiques : ne peut-on pas trouver quelque chose de moins patriarcal, de moins politiquement douteux ?

À quelqu’un qui suggérait d’employer plutôt Emmanuel, je fis remarquer que ce nom ne signifie rien d’autre que : Dieu avec nous. On ne se débarrasse pas si facilement de Dieu… Ici, c’est dans le suffixe -el qu’il se glisse à notre insu, El étant l’un des noms divins que l’on trouve dans l’Ancien Testament.

Car la Bible ne manque pas de noms pour désigner Dieu. À côté de El ou Elohim, on retiendra en particulier le célèbre Yahvé. Soit le tétragramme dont la prononciation est perdue, les Juifs ayant fait le choix de s’en abstenir, par respect pour… « Dieu ». Ils lui ont substitué d’autres termes : Adonaï (littéralement : « mon Seigneur »), ou encore Hachem : Le Nom, ce nom que l’on ne saurait verbaliser. Ces glissements successifs, où les substituts au nom de « Dieu » deviennent à leur tour si sacrés qu’il devient malaisé de les employer, disent toute la difficulté qu’il y a à parler de « Dieu ».

À la recherche du nom juste

Bien sûr, la question de fond ne concerne pas tant le nom comme tel que ce qu’il recouvre, et que le nom ne dirait qu’imparfaitement, qu’il trahirait fatalement. Au long des siècles, les théologiens n’ont pas manqué d’imagination pour inventer leurs solutions de remplacement, de la déité (Gottheit) de Maître Eckhart à la préoccupation ultime (ultimate concern) de Paul Tillich, pour ne mentionner que ces deux exemples. À chaque fois, il s’agit de penser Dieu au-delà de « Dieu » – à moins que ce ne soit en-deçà ?
Plutôt que d’inventer des mots ou des expressions difficiles à comprendre, d’autres choisissent de remplacer Dieu par des concepts bien connus tels que la justice, ou l’amour. Mais parle-t-on encore de la même chose ? Si Dieu est amour, l’amour est-il Dieu ? Est-il réductible à un idéal, aussi louable soit celui-ci ? Est-il soluble dans l’évocation d’une force ou d’une énergie, comme préfèrent d’autres ?

Cette option est souvent retenue par celles et ceux qui rechignent à concevoir un Dieu personnel. C’est même l’une des principales raisons qui conduisent à écarter le nom de Dieu, trop encombré de traits humains, anthropomorphes. Mais si l’on revient à la Bible, il faut reconnaître que Dieu est le plus souvent présenté, non comme une force ou un principe anonyme, mais comme un vis-à-vis, un interlocuteur avec lequel il est possible de dialoguer.
Ici, on se trouve face à une difficulté supplémentaire. S’il est délicat de parler de Dieu, que dire dès lors qu’il s’agit de parler à Dieu, de parler avec lui ? Après tout, la théologie n’est pas pure spéculation à propos de Dieu, elle s’élabore à partir d’une parole reçue comme venant d’un autre, comme venant… de Dieu. Mais n’est-il pas urgent de renoncer à cet ami imaginaire, et pour cela, d’en finir avec « Dieu » ?

Renverser la perspective sur Dieu

Je voudrais suggérer une autre voie, qui m’a été inspirée par la lecture de quelques lignes de l’ouvrage de Didier Travier intitulé Une confiance sans nom :

Mon hypothèse : chercher à comprendre les « paroles-de » et les « paroles-à » du culte en faisant abstraction de toute présupposition de Dieu. Se demander si le sens du mot Dieu ne se fonde pas en elles plus qu’elles ne se fondent en lui. Non pas « bleu est la couleur du ciel », comme si le ciel était connu par ailleurs, mais « le ciel est cette étendue bleue ». Non pas « cette parole est Parole de Dieu », comme si Dieu était connu par
ailleurs, mais Dieu est l’inconnu qui parle dans cette parole. 1

Alors qu’il s’apprête à commenter les étapes successives d’un culte réformé, Didier Travier énonce le postulat qui gouvernera sa démarche : il fera l’économie de l’hypothèse « Dieu », il se passera de présupposer qu’existe un être supra-naturel, qui serait à la fois l’émetteur des paroles de grâce, d’exhortation, de bénédiction… que nous recevons, et le destinataire de nos prières, de nos chants, de nos louanges.

Loin de ruiner l’édifice du culte, cette hypothèse de travail vise en à dégager toute la richesse, indépendamment de toute considération de Dieu. Si le pari s’avère réussi, ce que je vous invite à vérifier par vous-mêmes en lisant ce beau petit livre, il conduit aussi, comme les lignes précédemment citées le suggèrent, à renverser la perspective sur Dieu : et si celui-ci n’était pas localisable en amont des textes dits sacrés, comme leur origine intouchable, ou à l’horizon inatteignable de nos discours les plus savants ou inspirés, mais à même les mots employés pour l’évoquer, pour l’invoquer ? Dieu, ce Créateur dont on a fait des charretées de livres plus volumineux les uns que les autres, ce Verbe qui a conduit maint prédicateur à s’époumoner, n’est-il pas lui-même, ce faisant, une créature d’encre et de papier, de salive et de souffle ?
Dans ce cas, « Dieu » n’est autre que la résultante de toutes les paroles qui sont dites ou écrites autour de ce nom. Au risque qu’il soit écartelé entre les multiples orientations retenues par les théologiens et plus généralement par toutes celles et ceux qui ont fait usage de ce nom, à commencer par les auteurs des textes bibliques eux-mêmes, qui sont loin de parler d’une seule voix à son sujet. Il en va d’ailleurs de même du Père et du Seigneur, qui ne désignent jamais des réalités monolithiques : le Père a aussi des entrailles de mère, et le Seigneur est celui qui se conduit d’abord comme un serviteur. 2
Les paradoxes sont à la mesure des images qui s’entrechoquent et empêchent de prétendre dire le dernier mot sur Dieu, de le circonscrire dans une description ou une définition sans appel.

User librement de « Dieu »

Mais alors, pourquoi ne pas user nous-mêmes d’une semblable liberté ?
Pourquoi nous refuser ce que s’autorisent les auteurs bibliques ainsi que les plus grands théologiens ?
À savoir, faire jouer Dieu dans nos propres poétiques, créer nos récits, inventer nos métaphores et nos comparaisons, pour ajouter aux harmoniques de ce nom. On pourra aussi s’amuser avec la graphie, par exemple en écrivant D.ieu, comme font certains auteurs juifs par refus de l’idolâtrie, ou Dieu.e, par négation d’un dieu mâle et misogyne. D’ailleurs, il est possible également de récuser la majuscule, qui suggère déjà une forme de majesté qui ne sied peut-être pas à celui ou à ce que nous voulons exprimer en utilisant le mot « dieu ».

Tout cela vous paraîtra peut-être d’inutiles affèteries, des fantaisies sans conséquences. Pourtant, c’est justement par le jeu que l’on libère Dieu d’un excès de gravité, du poids excessif qui lui est donné quand on lui attribue une existence fixe, indéniable. « Dieu » devrait être, et en réalité il est déjà, un petit mot qui circule et virevolte dans nos paroles, dans nos théologies et jusque dans nos prières. Un petit mot qui peut s’avérer fort oppressif quand il est étouffé dans des systèmes clos, pris au piège de discours qui l’empêchent de s’élever pour mieux l’instrumentaliser ; mais un petit mot auquel on peut redonner vie, simplement, en en usant.

Dieu, ce petit mot où placer toutes les raisons d’aimer, d’espérer, de faire confiance. Dieu, ce nom gracieux où résonne tout ce qui vient à nous d’inattendu, d’inespéré. Dieu, le ressort de tous les poèmes qu’il reste à écrire, à chanter, louanges enflammées ou lamentations plaintives. De ce dieu-là, je confesse, sans la moindre réserve, que je crois en lui.

  1. Didier TRAVIER, Une confiance sans nom, Ampelos, 2017, p. 22. ↩︎
  2. On en dira autant de Yahvé, lequel, loin de désigner de toute éternité le Dieu unique du monothéisme juif, a fait l’objet d’une longue évolution au gré des circonstances, depuis son statut primitif de divinité locale guerrière parmi tant d’autres. L’exégète Thomas Römer propose une reconstitution de cette histoire dans un ouvrage au titre suggestif : Thomas RÖMER, L’invention de Dieu, Paris, Seuil, 2014. ↩︎

Image de Sébastien Gengembre
Sébastien Gengembre
Pasteur de l’Église protestante unie de Montpellier Agglomération
Partager cet article :

Vous venez de lire librement un article de librecroyant-e.com. Nous avons choisi l’ouverture à tous et la gratuité totale, mais ce site à un coût et il ne peut se financer que par votre don. Chaque euro contribuera au partage de ces lectures.

Vous pouvez également nous suivre sur les réseaux sociaux, via les icônes ci-dessous

S'abonner à la newsletter