Le 9 décembre 2025, nous avons fêté les 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État.
Cette loi venait clore le processus de laïcisation de la République française et devait mettre fin à la « guerre des deux France » (la France catholique conservatrice et la France républicaine progressiste). La laïcité, aujourd’hui inscrite dans la Constitution française, demeure pourtant sujette à débat tant les interprétations que l’on peut en avoir sont nombreuses.
À l’occasion de l’anniversaire de ce principe qui donne à la France l’une de ses particularités, nous voulons revenir sur ce qu’est la laïcité et sur ce qu’elle n’est pas.
Parler de laïcité, c’est parler d’un modèle particulier. Plusieurs pays à travers le monde, bien qu’ils ne soient plus religieux et pratiquent une certaine neutralité de l’État, ne peuvent pas être considérés comme des États laïcs. Dans certains cas, on peut parler de déconfessionnalisation de l’État, qui instaure la neutralité des services publics vis-à-vis d’une religion en particulier. Cela ne signifie pas pour autant la neutralité religieuse des agents de l’État : le port de signes religieux peut être accepté dans certains pays. Par exemple, au Royaume-Uni, il n’est pas choquant de voir des policiers porter un turban sikh ou des femmes porter à la fois l’uniforme des forces de police et un voile musulman.
D’ailleurs, le Royaume-Uni est gouverné par un roi qui est également chef de l’Église. D’autres pays encore sont dirigés par des monarques dont le sacre reste un événement religieux, ce qui fait que le pays, d’une certaine manière, s’il donne l’égalité à toutes les religions, reste ancré dans une tradition particulière. Nous pouvons également prendre l’exemple des États-Unis d’Amérique qui, bien qu’étant une démocratie et déconfessionnalisés (pas de lien avec une seule religion), continuent d’inscrire sur leur monnaie In God We Trust (« En Dieu nous avons confiance »), ce qui n’est pas neutre vis-à-vis des non-croyants, ou continuent de faire prêter serment sur un livre religieux (pas obligatoirement la Bible) au président élu lors de sa prise de fonction.
Aujourd’hui, plusieurs pays à travers le monde ont inscrit dans leurs lois ou leurs constitutions le principe de laïcité, c’est-à-dire celui de la séparation des Églises et de l’État.
Un principe juridique

Le 9 décembre 1905 était votée la loi de séparation des Églises et de l’État. Si aujourd’hui cette date est retenue comme celle de l’instauration de la laïcité en France, il ne faut pas oublier qu’il s’agit plutôt du résultat d’un long processus historique, que l’on peut faire remonter à la Révolution française.
C’est au pasteur et député Rabaut Saint-Étienne que nous devons, en 1789, l’inscription dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de l’article qui peut être considéré comme le fondement du principe de laïcité : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »
Mais c’est un décret du 3 ventôse an III (21 février 1795) qui établit un régime de séparation des Églises et de l’État. Tout en affirmant le principe du libre exercice des cultes, le décret précise que l’État n’en salarie aucun, ne fournit aucun local et ne reconnaît aucun ministre du culte.
Dès 1802, le Concordat vient mettre fin à cette séparation, en même temps que disparaît la République.
Durant tout le XIXe siècle, les revendications pour une séparation vont être nombreuses et vont jusqu’à fracturer la France en deux camps. Après la révolution de 1848, des voix au sein du christianisme, et du protestantisme en particulier, réclament la séparation au nom de la liberté de pouvoir s’organiser de manière autonome. Le synode de l’Église réformée de France de 1872 (synode officieux) reprendra la question et, sans aller jusqu’à devenir une Église libre, invitera les paroisses à se préparer à la séparation et à ses conséquences financières.
Mais pour avoir une République libre et laïque, il faut des citoyens qui le soient également. « Le premier devoir d’une République, c’est de faire des républicains », écrivait Ferdinand Buisson.
C’est ainsi qu’il a été nécessaire de laïciser l’école afin d’éduquer les futurs citoyens d’une République laïque. Ce sont les lois dites Ferry qui établissent cette instruction publique neutre de toute religion. Et c’est tout naturellement que cette génération formée sous l’égide de la liberté de conscience ouvrira la voie à la loi de séparation des Églises et de l’État, qui inscrit définitivement la laïcité dans la loi, puis en 1946 dans la Constitution.
Principe ou valeur ?

Hélas, la neutralité, qui semblait une évidence il y a 120 ans, est aujourd’hui prise dans le flou des interprétations.
Lorsque nous parlons de laïcité, nous parlons d’un principe, c’est-à-dire d’un outil au service de l’idéal républicain. Mais certains voudraient en faire une valeur. Ainsi, au lieu que ce principe permette à la liberté, à l’égalité et à la fraternité de vivre, la laïcité leur serait accolée. Mais il ne s’agit pas d’une valeur, sauf à considérer que l’absence de référence religieuse est une valeur.
Chez les partisans de cette évolution (qui n’en est pas une), la laïcité est comprise comme une forme d’athéisme d’État : les religions sont libres d’être pratiquées, mais en privé ; la France, elle, serait athée. Or, la laïcité n’est pas la négation de la religion, c’est la non-reconnaissance. Et si l’exercice du culte est garanti, la neutralité de l’État reste totale.
Ce n’est pas une négation mais une garantie de vivre
ensemble. Et il faut également rappeler que c’est bien la République qui est laïque, et non les citoyens. Ainsi, les agents de l’État se doivent d’être neutres, tandis que le citoyen a le droit de vivre et de montrer sa religion dans l’espace public, dans la seule limite du respect de l’ordre public.
Il faut également faire attention à ceux qui réclament une fausse neutralité au nom même de la laïcité. Ce sont ceux qui demandent à l’école, par exemple, d’éviter d’aborder les sujets qui vont à contre-sens de ce que la dogmatique religieuse enseigne.
Ainsi, il faudrait, au nom de la laïcité, ne pas faire de cours sur l’évolution pour ne pas
aller contre les créationnistes, ne pas parler des caricatures, ne pas avoir d’éducation sexuelle et affective, ou éviter de parler de la reproduction.
La neutralité ne doit pas signifier la neutralisation, et il faut, dans un pays libre, pouvoir enseigner librement.
Et c’est là que la laïcité devient bien plus qu’un simple principe juridique : elle est aussi un principe philosophique et théologique.
La laïcité, c’est la neutralité, c’est-à-dire l’absence de dogmatisme. Le dogme est une vérité qui ne se discute pas et qu’il faut accepter sans chercher à prouver. Il existe en religion comme ailleurs. Pour s’opposer à l’autoritarisme du dogme, il faut mettre en face la liberté de conscience. Là où il y a liberté de conscience, il y a liberté d’examen, et la vérité ne s’impose pas : elle se découvre. Pour cela, il ne faut pas croire sans réfléchir, mais douter de tout pour trouver la vérité. La laïcité est ce qui permet à la conscience de se détacher du dogme pour
découvrir sa vérité.
Cette conscience, c’est ce que Buisson appelait « la voix de Dieu en nous ». l

