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Protestantisme et laïcité : une même exigence de liberté

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Dans un contexte de crispations identitaires et de détournements du principe de laïcité, cet article propose de rappeler combien la laïcité française s’inscrit aussi dans une histoire protestante de la liberté de conscience, et pourquoi cette filiation demeure aujourd’hui décisive.
120 ans de laïcité

Nous parlons ici en héritières et héritiers autant qu’en citoyennes et citoyens. Héritières et héritiers d’une histoire protestante qui a fait de la liberté de conscience une exigence vitale ; citoyennes et citoyens d’une République laïque dont nous mesurons chaque jour la fragilité comme la nécessité.

Ici, il ne s’agit pas de sacraliser un passé, mais de rappeler combien la laïcité, loin d’être étrangère au protestantisme, en prolonge, en un sens, l’intuition la plus profonde.

La laïcité française — il y en a d’autres — n’est ni un accident de l’histoire ni une arme tournée contre le religieux. Elle est le fruit d’un long apprentissage collectif, né de conflits meurtriers, de minorités persécutées et de consciences refusant de plier.

Avec d’autres, tels les libres-penseurs, le protestantisme y a tenu un rôle singulier. Non parce qu’il aurait
« inventé » la laïcité, mais parce qu’il a, très tôt, affirmé que la foi ne peut être que libre, personnelle et Responsable. « La foi ne peut être sincère que si elle est libre », écrivait le philosophe suisse protestant Alexandre Vinet.

Avec la Réforme, une rupture décisive s’est opérée : la conscience individuelle a cessé d’être subordonnée à une autorité unique. Lire, interpréter, douter deviennent des actes spirituels légitimes. Ce geste est théologique, mais ses conséquences sont politiques. En distinguant le spirituel du temporel, Luther, puis encore davantage d’autres penseurs protestants, ouvrent un espace où le pouvoir civil ne peut plus prétendre gouverner les âmes.

De Pierre Bayle à John Locke, de Roger Williams à Rabaut Saint-Étienne, une même idée traverse les siècles : aucune foi ne gagne à être protégée par la contrainte, et aucune société ne se pacifie durablement en imposant une vérité officielle. Lorsque Rabaut Saint-Étienne affirme, en 1789, qu’il ne demande pas la tolérance mais la liberté, il dit déjà l’essentiel de la laïcité à venir. La tolérance suppose un dominant ; la liberté reconnaît des égaux.

La loi de 1905 s’inscrit dans cette filiation. Elle ne nie pas les croyances ou convictions ; elle les rend compossibles.

En séparant l’État des cultes, la laïcité libère l’un de toute emprise religieuse et protège les autres de toute ingérence politique. Elle garantit à chacune et chacun le droit de croire, de ne pas croire, de changer de convictions, de les critiquer ou de les moquer — sans jamais appeler à la haine d’autrui en raison de celles-ci. Ce cadre n’est pas une défiance : il est un pacte respectueux.

Or ce pacte est aujourd’hui mis à mal. La laïcité est trop souvent invoquée pour justifier ce qu’elle proscrit : la surveillance des individus, la suspicion généralisée, l’assignation identitaire. On confond neutralité de l’État et neutralisation des personnes. On transforme un principe de liberté en instrument d’exclusion et en outil d’ordre moral.

Pourtant, dans un régime démocratique, on n’interdit que ce qui trouble objectivement l’ordre collectif et s’impose à autrui contre son gré. Dans un État de droit, on ne saurait interdire tout ce qui peut déplaire individuellement : cela peut se débattre sur le terrain des idées, mais aucunement se traduire par la norme.

Cette dérive « laïciste », parce que liberticide, trahit l’esprit de 1905 autant que l’héritage protestant.

Affirmons-le clairement : exiger la discrétion des consciences dans l’espace social n’a rien de laïque. La laïcité n’impose pas le silence aux citoyennes et citoyens ; elle impose l’impartialité à l’administration publique. Elle n’efface pas les différences ; elle empêche qu’elles deviennent des hiérarchies. Lorsqu’on la détourne pour viser une religion particulière — aujourd’hui l’islam —, on ne défend ni la République ni la liberté : on alimente les fractures.

Le protestantisme, minoritaire par essence dans l’histoire française, sait ce que produit la confusion entre foi dominante et pouvoir politique. Il sait aussi que la paix civile ne naît pas de l’uniformité, mais de la reconnaissance mutuelle. À ce titre, il a une responsabilité particulière : rappeler que la laïcité protège d’abord les consciences fragiles, les minorités, celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme supposée.

La laïcité n’est pas un slogan identitaire, encore moins un catéchisme inversé. Elle n’est pas au seul service d’une supposée « identité judéo-chrétienne » avancée aujourd’hui par le même camp qui hier dénonçait « la France judéo-protestante ».

La laïcité est une méthode pour faire société dans la pluralité. Elle suppose une République sociale, présente partout sur le territoire, juste, capable d’assurer l’égalité réelle. Là où l’école tient, où les services publics jouent leur rôle, où la mixité socioculturelle existe, la laïcité réussit. Là où l’abandon s’installe, elle est instrumentalisée, elle est en échec et les replis vers des courants religieux rigoristes — bien présents, et parfois seuls — l’emportent.

Fidèles à l’esprit de la Réforme, rappelons que la laïcité n’est vivante que si elle demeure critique, exigeante et profondément humaine. Elle ne sacralise ni le passé ni l’État ;
elle préserve et assure la liberté de conscience.

En ces temps de peurs et de replis, la laïcité demeure une promesse : celle d’un espace commun où nul n’a à renoncer à ce qu’il est pour appartenir pleinement à la cité.

La laïcité française, fille des Lumières et de la Révolution, et, en quelque sorte, petite-fille de la Réforme, est devenue mère du pluralisme.

Et si la laïcité reste parfois tant contestée qu’instrumentalisée par les extrémismes politiques ou religieux, c’est qu’elle rappelle sans cesse cette vérité essentielle : la liberté ne s’impose pas, elle se partage.

Et c’est dans cet esprit — celui de la fermeté de Luther et de Rabaut Saint-Étienne, de la lucidité de Bayle et de Vinet, de la loyauté d’Allier et de Méjean, de la générosité de Buisson — que nous devons, encore et toujours, préserver la paix des consciences.

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Nicolas Cadène
Cofondateur de la Vigie de la laïcité - Ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité - Membre de l’Académie de Nîmes
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